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Genre et Climat, au nom de qui parle vraiment la société civile africaine ?

  • il y a 1 jour
  • 6 min de lecture

À Nairobi, à Addis-Abeba, à Abidjan ou ailleurs, les mêmes visages se croisent depuis plusieurs années dans les mêmes salons climatisés pour débattre du sort des paysans du Sahel et des pêcheurs du littoral. Aucun d'entre eux n'a passé la nuit dans un champ asséché. La question mérite d'être posée sans détour. Ce plaidoyer sert-il les communautés, ou sert-il d'abord ceux qui le portent ?


  1. Le confort des salons climatisés

Nous avons assisté à suffisamment de ces rencontres, ces dernières années, pour en reconnaître le rituel. Badge plastifié autour du cou, climatisation poussée à fond, buffet soigné, et à la tribune, des intervenants qui n'ont souvent jamais mis les pieds dans les zones qu'ils décrivent avec tant d'assurance. On y parle de résilience, d'adaptation, de finance climatique, avec une aisance qui devrait alarmer plutôt que rassurer. Décrire une souffrance n'est pas la vivre, et la vivre ne suffit pas, hélas, à obtenir un micro.


Ce décalage se voit dans les petits détails autant que dans les grands discours. Les traducteurs professionnels sont là, les badges VIP aussi, mais les paysans concernés, eux, sont rarement présents dans la salle. Ils sont cités, résumés, illustrés parfois par une photo sur une affiche, mais très peu invités à s'exprimer eux-mêmes, dans leur propre langue, avec leurs propres mots. Cette absence est plus marquée encore du côté des femmes, alors qu'elles assument une large part du travail agricole, de la collecte de l'eau et du soin apporté aux enfants lorsque la récolte manque ou que la source s'assèche. On finit par oublier qu'entre parler d'une communauté et parler avec elle, il y a un monde.


Le deuxième sommet africain sur le climat, tenu du 8 au 10 septembre 2025 à Addis-Abeba, n'a pas échappé à ce travers. Des responsables de l'Alliance pour la Souveraineté Alimentaire en Afrique l'ont eux-mêmes reconnu, non sans un certain courage, en admettant publiquement que les communautés locales restent souvent consultées en apparence mais rarement écoutées dans les décisions qui les concernent. Un tel aveu, venant de l'intérieur même du secteur, vaut plus que dix rapports d'évaluation externe. Deux ans plus tôt, en septembre 2023, le premier sommet de Nairobi avait déjà promis près de vingt-six milliards de dollars d'investissements climatiques d'ici 2030. Ce que ces sommes ont réellement changé pour les communautés reste, aujourd'hui encore, très difficile à vérifier.


Ce n'est pas un phénomène récent. Dès 2007, des chercheurs qui observaient déjà la fabrique associative africaine avaient montré qu' une grande partie de ces organisations sont nées sous la pression directe des bailleurs internationaux, pressées de se conformer à des grilles de lecture venues d'ailleurs plutôt que d'écouter ce qui se passe réellement autour d'elles. Près de vingt ans plus tard, ce constat reste d'une actualité troublante. Nous avons fini par bâtir, sur ce terreau, une société civile qui ressemble davantage à une administration parallèle qu'à un mouvement enraciné dans le vécu des gens.


  1. Un marché du plaidoyer plus qu'un mouvement

Soyons précis. Une organisation qui veut exister aujourd'hui doit produire des rapports narratifs impeccables, respecter des calendriers de décaissement stricts, parler l'anglais des bailleurs et maîtriser les acronymes qui ouvrent les portes des grandes conférences. Cette compétence a un coût, et ce coût élimine mécaniquement les structures les plus proches du terrain, souvent trop informelles, trop rurales, trop peu armées pour ce jeu-là. Les organisations dirigées par des femmes, déjà moins connectées aux réseaux qui font circuler l'information sur les appels à projets, en paient un prix plus lourd encore. Le paysan sahélien qui affronte chaque saison une pluie qui ne vient plus n'a ni le temps ni les outils pour rédiger une note conceptuelle. Son expérience finit résumée, traduite, parfois trahie, par des porte-parole qui ne partagent pas son quotidien.


Ce mécanisme n'a rien de fatal. Il découle de choix précis, pris loin des zones concernées, dans des sièges de fondations et d'agences de coopération. Les pays riches s'étaient déjà engagés, lors de la conférence de Copenhague en 2009, à mobiliser cent milliards de dollars par an pour soutenir l'action climatique des pays en développement. Cette promesse a mis plus d'une décennie à se traduire, imparfaitement, en versements réels, et la manière dont ces fonds ont ensuite été répartis sur le terrain a rarement fait l'objet d'un débat public à la hauteur des sommes en jeu.


Pendant que les experts peaufinent leurs argumentaires sur les marchés carbone, dans le nord de la République démocratique du Congo, un article publié en juillet 2024 racontait comment des villages entiers brûlent lors d'affrontements entre éleveurs et agriculteurs, des affrontements que la raréfaction de l'eau et des pâturages a rendus plus fréquents et plus violents au fil des dernières années. Ces drames, rapportés depuis le terrain, peinent encore à franchir les portes des grandes conférences internationales, où l'on préfère souvent discuter de mécanismes financiers abstraits plutôt que de la survie immédiate de populations entières.


Les organisations les mieux dotées, installées à Dakar, Nairobi ou Abidjan, deviennent alors les voix officielles d'une souffrance qu'elles observent surtout depuis un écran ou un rapport de mission. Elles y gagnent en visibilité, en crédibilité internationale, parfois en carrière. Les communautés, elles, récoltent le plus souvent des promesses, recyclées de sommet en sommet, d'année en année, sans que le rapport de force change réellement.


On nous objectera que ces organisations rendent malgré tout un service réel, qu'elles portent des dossiers techniques que peu de communautés pourraient défendre seules face à des négociateurs aguerris. C'est vrai, et il serait malhonnête de le nier. Mais rendre un service et prétendre parler au nom de quelqu'un sont deux choses différentes. La première suppose un mandat clair, régulièrement renouvelé, vérifiable. La seconde se contente trop souvent d'une légitimité présumée, jamais vraiment questionnée, parce que personne, dans ces salons feutrés, n'a intérêt à la remettre en cause.


  1. Ce que le terrain sait déjà faire

Il faut pourtant se garder de tout jeter. Sur le terrain, loin des estrades, des solutions existent déjà, patiemment construites sans attendre l'aval d'un bailleur. Un rapport publié en octobre 2025 racontait comment des communautés pastorales réhabilitent elles-mêmes des pâturages dégradés et réintroduisent des espèces végétales locales adaptées à la sécheresse. Aucun consultant international n'est venu leur enseigner ce geste. Elles l'ont retrouvé dans leur propre mémoire, celle que les grandes conférences ignorent trop souvent, une mémoire que les femmes de ces communautés, en particulier, continuent de transmettre au quotidien.


Ce même rapport rappelait aussi une évidence que l'on préfère souvent taire dans les grandes réunions, à savoir que ces initiatives, aussi ingénieuses soient-elles, restent fragiles tant qu'elles ne reçoivent ni appui institutionnel ni financement durable. L'ingéniosité paysanne ne remplace pas des routes praticables, des points d'eau entretenus ou des semences résistantes disponibles à temps. Elle mérite un soutien à la hauteur de ce qu'elle accomplit déjà, et non de simples éloges prononcés depuis une tribune.


Dès septembre 2023, au Burkina Faso, des organisations locales ont porté, lors de la semaine africaine du climat de Nairobi, des revendications précises sur la dégradation des sols et les inondations, loin des discours généraux sur la transition énergétique. Ce genre d'engagement, ancré dans une réalité vécue plutôt que dans un argumentaire préparé à l'avance, montre qu'un autre modèle de représentation reste possible, à condition de vouloir sincèrement le construire.


Réformer ce système suppose des choix concrets, et parfois inconfortables pour les acteurs installés. Financer directement les structures communautaires plutôt que les intermédiaires urbains. Exiger une présence effective et continue sur le terrain avant tout octroi de subvention. Accepter, enfin, que les porte-parole les plus légitimes ne parlent pas toujours un anglais impeccable et ne maîtrisent pas les codes feutrés des grandes rencontres internationales. Rien de tout cela n'est techniquement compliqué. Cela demande seulement une volonté politique que beaucoup, dans ce secteur, n'ont curieusement pas intérêt à voir aboutir.


Les bailleurs eux-mêmes portent une part de responsabilité dans ce système qu'ils dénoncent parfois du bout des lèvres. Un appel à projets rédigé à des milliers de kilomètres du terrain, avec des critères d'éligibilité pensés pour des organisations urbaines, ne peut produire que des lauréats urbains. Tant que les mécanismes de financement continueront à récompenser la forme plutôt que l'ancrage, la production de rapports plutôt que la transformation réelle des conditions de vie, le secteur restera prisonnier de ses propres habitudes, quelles que soient les bonnes intentions affichées à chaque nouvelle conférence, qu'elle se tienne à Addis-Abeba, à Nairobi ou ailleurs.


À notre échelle, nous pensons qu'une organisation qui prétend agir pour le climat doit d'abord accepter d'être jugée sur sa proximité réelle avec les populations qu'elle dit représenter, et non sur la qualité de ses présentations. Cela suppose aussi de regarder qui, concrètement, occupe les postes de décision en son sein, et si les femmes y pèsent réellement ou n'y figurent que pour la forme. C'est une exigence simple, presque banale, mais elle continue de manquer cruellement dans un secteur où la forme finit trop souvent par l'emporter sur le fond.


Tant que ce choix ne sera pas fait, les discussions sur le climat continueront de se tenir dans des salles climatisées, loin des rizières et des rives, pendant que les communautés continueront de payer, seules, le prix d'une crise qu'elles n'ont pas créée.


Baltazar ATANGANA, expert genre, inclusion sociale et développement, noahatango@yahoo.ca




 
 

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